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LA MUSIQUE... OU LE NEANT

Les amants du Cap-Vert  

Largue !   
Les amarres détachées, le voilier s'éloigne du quai, lentement, comme à regret. La vingtaine de passagers montés à bord se pressent sur le pont. La plupart savent qu'ils viennent de perdre le dernier lien qui les rattachait encore au Cap-Vert. Et de partir, peut-être sans retour, vers un univers inconnu.  
Un peu à part, serrés l'un contre l'autre, Virgolino et Leopoldina. Ils sont beaux. Ils sont amants. Le soleil couchant rougit légèrement leur peau noire. Il y a encore une minute, leurs têtes étaient remplies de rêves. Maintenant, ils ne savent plus. Ils doutent de leur décision. En silence.  
C'est ainsi que j'imagine le départ de mes futurs parents de l'île de Santiago.   
Leopoldina Freire dos Reis, 24 ans, ne peut retenir son émotion. Elle laisse derrière elle sa mère, Marcelina, veuve. Avec des remords qui la torturent : elle ne l'a pas prévenue de son départ, qu'elle apprendra plus tard par la famille. Ses yeux ne quittent pas la côte, qui défile. La ville de Praia, ses maisons colorées à flanc de colline, le palais du gouverneur portugais et sa longue façade, la petite île de Santa Maria, nichée dans la baie... En quelques minutes, toute sa jeunesse s’est déroulée devant ses yeux, le "Petit" Pays" soulevant en son cœur une nostalgie à laquelle répondra plus tard, dans un écho lointain, Cesaria Evora : "Terra pobre chei di amor (...), Terra sabe chei di amor (...), Oi tante sodade sodade sodade, Oi tante sodade sodade sem fim (...), Petit Pays, je t'aime beaucoup". ("Terre pauvre remplie d'amour (...), terre douce pleine d'amour (...), Tant de nostalgie, nostalgie, nostalgie, Tant de nostalgie, nostalgie, sans fin (...), Petit Pays je t'aime beaucoup, Petit Pays, je t'aime beaucoup").  
Toutes les six secondes, les deux éclats blancs du phare de Dona Maria Pia balaient son visage, humide de larmes silencieuses.  
A son côté, mon père, Virgolino Varela da Veiga, 31 ans, se tient raide. Un homme droit, taiseux, il suit lui aussi la ligne de côte du regard. A ses pieds, une pauvre valise. Et son trésor : sa guitare, qui emporte dans son âme les musiques du Cap-Vert.

 
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©2019 by Annie Andriamanana & Emilio Varela da Veiga